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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 13:47
© Hergé Moulinsart Géo 2017

© Hergé Moulinsart Géo 2017

Pygmées, Sioux, Tibétains, Tsiganes ou Jivaros… Hergé n’a eu de cesse de pousser Tintin à la rencontre des peuples. Autant d’aventures, souvent bondissantes, mais aussi d’occasions pour approcher cet autre, étrange et familier. En décryptant ses albums, GEO donne à redécouvrir la richesse des civilisations. Et met en parallèle la vision d’Hergé avec la réalité d’aujourd’hui. Ce numéro propose aussi des nombreuses archives méconnues du maître. Et un décryptage de l’œuvre grâce aux plus grands spécialistes.

Tintin ou la possibilité de l'Autre

Rien ne l’arrête, jamais. Sans famille, sans enfants, sans comptes à rendre, sans travail officiel (ce journaliste qui écrit peu publie rarement ses articles), Tintin est fait pour la fluidité, le mouvement, la rencontre. Celle des autres comme de lui-même. C’est sans aucun doute cette vacance en lui qui fait sa force et son désir du monde. Sa seule adresse répertoriée, celle d’un célibataire endurci, nous livre pourtant un indice : 26, rue du Labrador. Autant y décrypter déjà l’appétit des ailleurs faussement inscrit au cadastre de la vieille Bruxelles… L’appel irraisonné de la "liberté ravie" et des longitudes.

Si dans les premiers albums, la rencontre avec autrui est expédiée, court-circuitée et blackboulée à force de gags et de rebonds, elle changera de ton et de rythme dès Le Lotus bleu, au milieu des années 1930. On verra ainsi notre garçon verser des larmes de compassion dans plusieurs cases, et prendre désormais le parti du faible contre le méchant, de la générosité contre les avarices, de la justice contre les corruptions, et combattre les intolérances… Rappelons-nous de Tchang arraché à ses stéréotypes (Tintin au Tibet), de Zorrino (Le Temple du Soleil) qu’il faut défendre des coups et des sarcasmes d’un colon raciste, du colérique Abdallah (Au pays de l’or noir), qui derrière ses mauvaises manières cache un besoin irrépressible d’être aimé. Mieux, on verra notre héros au cœur pur fraterniser avec ceux qu’il rencontre au fil des cases, au point d’emprunter leurs costumes traditionnels et, parfait caméléon, de se fondre dans les paysages : le voilà petit noir dans l’équipage du Ville de Lyon à destination de Las Dopicos, chinois parmi les mandarins de Shanghai, colonel sud-américain au cœur de la révolution, neveu portugais d’Oliviera, écossais d’occasion, radjah chez les fakirs, cavalier arabe au milieu des princes des sables… Et que dire devant ces pages de Coke en stock où, sur une pleine mer d’un vert sublime, surgissent de pauvres esclaves apeurés des cales du Ramona ? Tintin et Haddock les libéreront. Mieux, ils les enrôleront dans l’équipage de leur navire. Une confiance aveugle.

Au fond, si l’on excepte les premiers albums, Tintin n’est jamais prisonnier de ses préjugés. Ni des autres, ni de lui-même. Alors que le capitaine Haddock s’empêtre dans ses colères, son galimatias et un alcoolisme vociférant (et, plus tard, un embourgeoisement de parvenu), les Dupondt dans un balbutiement bègue et obsédant, Tournesol dans sa distraction à la fois idiote et géniale, Tintin, lui, reste libre de toute psychologie. Sans arrière-pensées ni blocages, il épouse les péripéties, rebondit sur les obstacles, traverse tunnels et cataractes, passe d’une tribu à une guérilla, d’un général à une diseuse de bonne aventure, se joue du "poison-qui-rend-fou" comme de la malédiction de la momie de Rascar Capac. Il n’est qu’action, offrande, synergie. Et s’il plie comme le jonc, il reste vivace tel le lierre. Epuré, aiguisé et suivant sa ligne claire à lui, Tintin tiendra bon, sans cesse campé du côté de l’assentiment et de l’acceptation. C’est que, par-delà ses voltes et ses tourbillons, pays et civilisations, tribus et peuplades, rêves et réalités, à travers les mille et un personnages de cette comédie humaine, toute aventure le ramène encore à lui. Et à nous. Soudain étourdis, enivrés, d’être là, ensemble, tandis que le visage simplifié de Tintin fait miroir.

Oui, Hergé a compris la leçon qu’ont répétée avant et après lui des écrivains comme Victor Segalen ou Nicolas Bouvier : nos pas nous portent forcément ailleurs, et il n’est de chemin plus court pour aller vers soi que de passer par l’Autre. Chacune de ses œuvres, publiées sur près de cinquante ans, répétera cet axiome fondateur et bouleversant. Le monde s’off re à condition qu’il soit échangé, donné et reçu de part et d’autre, fût-il d’encre et de papier, du côté du San Theodoro ou de la Cordillère immaculée… Ainsi, entre dix exemples, rien ne serait plus émouvant que ces cases des planches 42 et 43 du Lotus bleu : cette petite main de chinois surgissant du fleuve en furie, alors que Tintin, mèche collée par l’onde, progresse d’un crawl soutenu vers elle, sans craindre de se perdre lui-même. Il la saisira. Métaphoriquement, c’est nos différences qui s’incarnent et veulent être reconnues. Sauvées.

par Jean-Luc Coatalem, rédacteur en chef adjoint (Geo.fr)


Prix : 12.90 €
Pagination : 148 pages

© Hergé Moulinsart Géo 2017

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Published by Pizza
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